Le Big Board déshumanisé – c’est la faute à Sandy

Serait-ce la fin de la fin pour les derniers humains (une centaine) qui font tourner le New York Stock Exchange ?

La nouvelle est tombée il y a quelques jours : le New York Stock Exchange, la bourse historique de Wall Street née en 1792, souhaite ouvrir et fonctionner sans aucune intervention humaine. Je raconte dans 6 comment le NYSE, en 2005, suite à Reg ATS et Reg NMS, avait déjà subi de profondes transformations techniques lorsque le marché fusionna avec Archipelago*, une compagnie de trading électronique créée en réponse à Island, fusion adoubée par Goldman Sachs qui conseillait le NYSE dans l’opération et qui avait aussi des billes dans Archipelago – un beau conflit d’intérêt mais qu’importe, tout le monde savait en réalité que Goldman se servait d’Archipelago pour racheter le marché historique, purement et simplement, et ce avec l’aval du big boss du NYSE qui se trouvait être, comme par hasard, un ancien de Goldman. Du travail de pro.

Lors de cette fusion l’ancien parquet du NYSE perdit bon nombre de traders humains, puis en 2007 le marché construisit mon bureau de Mahwah dans le New Jersey, là où je vis – personne n’y crie, et il y fait toujours frais. Les traders agressifs braillards sont devenus des algorithmes agressifs silencieux qui vivent en colocation. Pour autant, l’ancien parquet du NYSE, qui restait jusqu’à alors le centre du marché à défaut d’en être le lieu principal, avait jusqu’ici besoin d’êtres humains – ne serait-ce que pour allumer des écrans de contrôle. Ce temps-là semble lui aussi complètement révolu, d’après Reuters. La faute à Sandy.

Les 29 et 30 octobre 2012, l’ouragan avait obligé les marchés à fermer pendant deux jours, plusieurs éternités au regard des millisecondes – voire bientôt des microsondes – de temps de latence avec lequel les algorithmes travaillent. (Sur Sandy, cf. Nanex.) Avant et après Sandy, les responsables des marchés s’étaient réunis pour faire le point et trouver des solutions techniques aux catastrophes météorologiques. Le Nadasq, par exemple, possède déjà des serveurs de sauvegarde à 380 kilomètres de son principal data center (qui est à Carteret, dans le New Jersey), mais il peut aussi faire tourner ses marchés américains à partir de sa base européenne située à Stockholm. D’autres plateformes comme celles de Bats et de DirectEdge ont par ailleurs entrepris d’installer des serveurs de sauvegarde à Chicago (et non dans le New Jersey, la météo y est décidément trop capricieuse) – pour diverses raisons que je n’ai pas le temps de développer, tout cela confirme que Chicago est en ce moment the place to be.

La fusion entre le NYSE et Archipelago donna naissance à NYSE-Arca, le NYSE assurant 11% des transactions quotidiennes sur les marchés américains et Arca (son bras armé algorithmique)… 11,1% – ce qui veut dire que la branche électronique a désormais pris le pas sur le parquet. Afin d’éviter la fermeture en cas d’événement météorologique intempestif, le New York Stock Exchange veut pouvoir compter sur des agents capables de travailler même si les rues de Wall Street sont inondées et que la météo empêche la centaine d’humains d’aller travailler sur le parquet. Ces agents sont tout trouvés : ils sont algorithmiques. Arca, le bras armé électronique du marché, va donc prendre le relais sur le NYSE – une solution de secours, précise le marché. Pour autant, comme le soupçonne à juste titre le Wall Street Journal, il n’est pas interdit de penser que cette solution ne devienne pérenne – « longer term, the NYSE is planning upgrades to enable the exchange to function on an entirely electronic basis » –, les responsables du marché utilisant Sandy comme prétexte pour passer au tout électronique, ce qui ne serait finalement qu’un aboutissement logique des grandes manœuvres entamées en 2005 : moins d’humains, plus de machines.

Le jour où Arca prendra la main sur le parquet, le jour où la cloche sera électronique, le New York Stock Exchange aura alors achevé sa mutation. 221 ans après sa création, pour la première fois de son histoire le marché pourra fonctionner sans êtres humains. Les machines auront alors bel et bien pris la main… invisible du marché.

[Ce billet est dédié à Gerardo Gentilella]

* Daniel Beunza et Yuval Millo, deux chercheurs de haut niveau auteurs de très bons articles sur les microstructures de marchés et les transactions électroniques, ont publié fin février 2013 un intéressant working paper sur l’arrivée des algorithmes au NYSE – un brouillon à « ne pas citer » mais d’ores et déjà très prometteur.

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